Désormais, quelqu'un qui écrit "correctement" (ce serait d'ailleurs à définir) est suspect. Oh ! Pas aux yeux de tous, heureusement, mais le nombre augmente de façon inquiétante depuis une certaine "kärchérisation" d'une dalle d'Argenteuil par un homme promis aux plus hautes fonctions.
Il faut parler "vrai" et, pour cela, il faut parler la langue de tout le monde (?) : n'est-elle pas tout bêtement le français ? Manifestement, il s'agit d'un français dont le lexique est limité et dont le ton est volontairement agressif sinon violent.

Celui qui parle autrement (!) est donc fortement suspect : suspect de faire partie des "élites", suspect, par conséquent, d'être contre les vrais Français, ceux qui travaillent et qui se lèvent tôt.
L'élite cache son incompétence derrière une rhétorique ringardisée et profite de sa position dominante pour exploiter ou endormir les gens simples (!), ceux qui sont les égaux du président (ah ?). Bien sur, les élites financières et économiques ne sont jamais visées, celles qui gouvernent réellement nos destinées. Il s'agit de l'élite intellectuelle et, de façon bien plus large et insidieuse, de tous ceux qui expriment une réflexion, une analyse contraire au nouveau dogme.

Ce "bien-pensant" endort les gens sous un jargon par essence incompréhensible, enfin qu"on" dit incompréhensible. Celui qui flatte l'effort comme vertu morale tente d'enrayer toutes vélléités d'effort intellectuel : celui, basique, d'utiliser son intelligence face à son environnement.
Fatalement, ces "deux" (?) langages se confrontent et s'excluent : les premiers censurant les seconds et inversement : je ne dialogue pas avec quelqu'un d'agressif dit l'un, je ne n'aime pas les connards qui sont contre tout pour garder leurs privilèges, dit l'autre (exemple poli).

Evidemment, si on présente une opinion contraire, c'est qu'on est forcément contre le bonheur et la grandeur de la France. Le (bon) Français se doit de parler avec injures et dédain envers ses ennemis : cela prouve sa franchise (ah ?) et sa loyauté au clan. Le clan des gens qui travaillent, qui veulent vivre en sécurité, qui se lèvent tôt, qui veulent profiter des fruits de leur travail.
Les autres sont donc forcément des parasites, à l'instar des fonctionnaires et des chômeurs qui, non content de ne rien foutre de leur journée, creusent les déficits de tous les comptes publics : la France est en faillite !

Rien de bien nouveau, sauf, me semble t-il, cette appropriation de la langue : appauvrissement du vocabulaire, violence et, parfois, double-pensée. On n'est pas si loin d'une novlangue d'Orwell. Ah, le vilain mot que voici ! Forcément, je suis suspect !
Si on rapproche tout cela du fichage systématique (depuis longtemps, c'est vrai, la question n'est d'ailleurs plus sur quels critères sommes nous fichés mais quels sont les critères qui échappent encore au fichage), de la délation déguisée, officieuse (demander aux profs de signaler les élèves sans papiers) ou de la requalification de l'Histoire (mélange des genres, appropriation de Jaurès et de Hugo, etc), ce vieil Orwell n'est vraiment pas loin.

De plus, un tel langage force à réagir sur la forme (l'agressivité) plutôt que sur le fond, tout cela associé au brouillage médiatique : l'omniprésence du discours dogmatique, des déclarations de tous ordres et de toutes importances empêche le silence, condition indispensable pour prendre un peu de recul, un peu de hauteur. Et s'apercevoir ainsi des contre-vérités, des véritables objectifs ou de la vacuité de certaines propositions.

Une novlangue n'est pourtant rien d'autre qu'une nouvelle langue, alliée fidèle d'une idéologie. Pas une rupture, rien d'autre qu'une efficacité des anciens procédés poussés à l'extrême. Une idéologie donc. Aucunement une rupture, un glissement du pouvoir des élites au pouvoir du peuple. Le Peuple en question n'en aura pas même une miette.
N'est ce pas La Fayette qui écrivait, en substance et de mémoire, que l'homme, dans son désir de vivre en plus grande sécurité, est prêt à sacrifier sa liberté et que ce sacrifice, inéluctablement, se retournera contre lui ?

C'est ce glissement insidieux de la langue qui me paraît le plus dangeureux, car qui contrôle la langue, contrôle la Nation.